Les changements dans notre métier – Un entretien avec Marco Attali

Actualités Les changements dans notre métier – Un entretien avec Marco Attali, créateur de chansons, musicien, compositeur, parolier, interprète, responsable du Groupement Musiques Actuelles et Président de la Commission des Programmes Sacem. Bulletin des Auteurs – Avez-vous accès au contrat de commande en tant que créateur de chansons ? Marco Attali – Quand on écrit des chansons, on n’a pas de contrat de commande. Quand on compose de la musique d’illustration ou d’habillage, que d’aucuns appelaient jadis, d’une manière un peu péjorative, « musique d’ascenseur », on peut dire aussi musique d’ambiance, c’est devenu un peu le même cas, malheureusement. Quand on avait une demande de la part d’un éditeur de Librairie musicale, spécialisé en musique d’habillage, on lui fournissait la composition et l’enregistrement, c’est-à-dire le Master, en contrepartie de l’enregistrement nous recevions une espèce de prime. Même si l’on signait un accord en amont, ce n’était pas vraiment un contrat de commande. Et n’importe comment, cela a pratiquement disparu. En ma qualité de membre de la Commission des Programmes de la Sacem, nous avons constaté, les commissaires et moi-même, que la plupart des musiques d’illustration utilisées en fonds sonores, génériques, etc…, sont éditées par les chaînes diffuseurs, ce qui impacte fortement les revenus des créateurs, vu ce principe d’édition coercitive. Dans ma spécialité de créateur de chansons, on pouvait avoir un contrat avec un éditeur, avec une avance éditoriale, et la fameuse clause de préférence, qui vous oblige à lui proposer toutes les œuvres que vous créez. Il y avait un contrat en amont, mais ce n’était qu’une avance éditoriale, ce n’était pas une prime ni un contrat de commande. Cela aussi se fait de plus en plus rare. À une certaine époque, l’éditeur avec lequel on avait signé un contrat préférentiel pouvait vous mensualiser. Une telle mensualité pouvait atteindre mille euros par mois pendant la durée du contrat. J’en ai bénéficié. C’était également considéré comme une avance. En tant que créateur de chansons, je n’ai pas de contrat de commande, je ne touche que des droits d’auteur, même si je fournis le Master. Je ne touche pas de prime pour l’enregistrement. Hors d’un contrat préférentiel avec un éditeur, point de salut, en quelque sorte. Hors contrat, je ne suis lié à personne, mais c’est à moi de trouver la personne susceptible d’utiliser ma chanson. Mais là aussi c’est de plus en plus compliqué. Quand on signait, comme créateur de chansons, un contrat avec un éditeur, une major comme Sony, ou autres, c’est eux qui s’occupaient de placer vos chansons. En tant que responsable du groupement Musiques actuelles, je me rends compte, par rapport à voici quelques années, lors de nos réunions, qu’il n’y a pratiquement plus personne. On se retrouve en visio, on est quatre, cinq grand maximum. Que ce soit dans le rap, la variété, la pop, la musique urbaine, il y a de moins en moins de créateurs de chansons, maintenant les artistes-interprètes écrivent eux-mêmes leurs textes et leurs musiques. Ce sont eux qui touchent des droits d’auteur s’ils réalisent un succès. Être uniquement créateur de chansons ne génère pratiquement plus de droits d’auteur. J’ai la chance d’avoir eu un succès, « T’as le look, Coco », qui me rapporte toujours des droits d’auteur. Mais on ne place plus une chanson comme avant, quand un créateur de chansons et un.e artiste-interprète demeuraient fidèles l’un.e à l’autre. Quand une telle fidélité se créait, cela ne passait même pas par une major éditoriale, c’était un accord direct. Ça n’existe plus du tout. Désormais il faut être obligatoirement en contrat avec une major. Si moi je crée une chanson et si j’essaie de la placer directement, je n’ai absolument aucune chance. Avoir parcouru une carrière conséquente ne signifie plus rien aujourd’hui. Les chansons que je crée dorénavant, c’est pour moi. Je suis parolier, compositeur, interprète, producteur, éditeur. Si la chanson est une création à plusieurs, il y a des cosignataires. Pour les créateurs émergents ce n’est pas évident de rentrer dans le métier. B.A. – L’intelligence artificielle vous inquiète-t-elle ? M.A. – Avec l’intelligence artificielle, ça va être terrible. Si un réalisateur d’émission a besoin d’un générique, il ne va plus faire appel à un compositeur, il va appuyer sur le bouton du logiciel et dire : « Je veux une musique avec des cordes, style Mozart », il va l’avoir en cinq minutes. On ne pourra pas arrêter ce mouvement. Un label qui distinguerait les œuvres non créées par l’IA ne servirait pas à grand’chose. Le public s’en ficherait. Il faudrait trouver un moyen de rémunérer les créateurs pour leurs œuvres à partir desquelles l’IA fait sa cuisine. Le 12 octobre 2023, la Sacem a annoncé qu’elle exercerait son droit d’opposition (« opt-out ») afin de contrôler l’utilisation de son répertoire par des Intelligences Artificielles (IA) génératives. Cette mesure vise à protéger les droits d’auteur dans un contexte où les technologies d’IA exploitent souvent des œuvres sans autorisation ni rémunération. Comment redistribuer ensuite la somme parmi les créateurs, cela resterait à inventer. La Sacem y réfléchit. On va avoir des gens qui vont créer une composition avec l’IA et qui vont essayer de la déposer en tant que créateurs à la Sacem pour toucher des droits. Il faudrait un logiciel IA qui repère de l’IA. Pourquoi pas ? Il y a encore quelques années on se rendait compte quand c’était fabriqué avec l’IA, parce qu’avec le son ce n’était pas tout à fait ça, il y avait des erreurs, aujourd’hui l’IA est de plus en plus performante, on a du mal à reconnaître ce qui est faux. J’ai un ami qui m’a fait une démonstration avec une chanson de Charles Aznavour, une chanson qui existe. Il a séparé la voix, parce que maintenant on peut le faire, des arrangements. Avec l’IA il a rentré la voix toute seule de Charles Aznavour dans la mélodie de la chanson, et il a demandé à l’IA de faire une mélodie qui ressemble à cela, avec un texte qui ressemble au texte que dit la voix d’Aznavour, avec le son