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Le Pacte d’engagement éthique pour une accessibilité universelle – Un entretien avec Frédéric Gonant et Tatiana Taburno, audiodescripteurs•rices, représentants•tes du groupement Doublage/ Sous-Titrage/ Audiodescription.

Bulletin des Auteurs – Comment s’est imposée l’idée du Pacte ?

Frédéric Gonant – En sept ans, les tarifs d’auteurs d’audiodescription ont diminué de 60 % et nous sommes devenus corvéables à merci. Les délais entre la commande et la livraison du texte rétrécissent et les conditions de travail partent à vau-l’eau (film en cours de finition, copie image de mauvaise qualité, absence de traduction, enregistrement en home studio sans aucune compensation…)

Cette dégradation nous fait perdre le sens de notre travail et ressemble à la mise en place d’un terreau pour que s’implante l’intelligence artificielle générative (IAg).

La goutte d’eau a été la volonté de certains commanditaires de vouloir nous contraindre à travailler sur des logiciels en ligne.

Il n’est pas envisageable de participer à ce passage en force sans le dénoncer et sans se battre.

Il nous faut dialoguer avec les commanditaires intermédiaires que sont les laboratoires et, pour cela, il est indispensable de se solidariser et d’équilibrer le rapport de force.

La qualité d’une partie de la post-production cinématographique est en danger.

Tatiana Taburno – L’arrivée de l’IA se produit en parallèle de la détérioration de nos conditions de travail. Nous sommes partis du constat d’une situation très spécifique à notre profession d’audio descripteurs et d’audio descriptrices, et nous nous sommes attachés à questionner en premier lieu le pourquoi et le sens même de notre métier.

Le terme accessibilité est lié dans l’imaginaire collectif au handicap, or la définition d’accessibilité est avant tout : « la possibilité d’avoir accès à ». Avoir accès à une œuvre n’a pas nécessairement à voir avec le handicap. Prenons un simple exemple : la plupart des œuvres audiovisuelles ne sont pas en langue française. Elles ne sont donc pas accessibles. Une œuvre existe-t-elle si elle n’est pas transmise et diffusée ? Elle n’existe que si elle est accessible. Si nous nous fondons sur cette idée d’une accessibilité universelle, nous nous dégageons de ce filtre du handicap pour englober à niveau égal toutes les formes d’adaptation. Nous touchons ainsi la grande majorité des personnes qui, pour « x » raisons, n’ont pas accès à une œuvre. Nous nous adressons aux personnes empêchées de comprendre(lorsque l’on ne maîtrise pas une langue étrangère), de voir ou d’entendre.

B. A. – Le Pacte rassemble de multiples professions : auteurs de doublage et de sous-titrage, audio descripteurs, artistes-interprètes, traducteurs, directeurs artistiques, ingénieurs du son… Quel a été le cheminement de ce Pacte ?

Frédéric Gonant – Notre métier fait le lien entre l’écriture et l’interprétation, car nous écrivons pour que notre audiodescription soit lue. Nous faisons partie des métiers de l’ombre du cinéma, comme les traducteurs, les doubleurs…

Tatiana Taburno – Les adaptations revêtent un rôle clef, indispensable à la circulation des œuvres audiovisuelles dont les auteurs, autrices et artistes-interprètes sont les passeurs.

Cette accessibilité concerne autant le doublage, le sous-titrage multilingue, la voice-over, que l’audiodescription, le sous-titrage pour sourds et malentendants, toutes ces versions qui rendent accessible une grande richesse audiovisuelle.

Il est évident que nous devons nous rassembler. Nous sommes tous et toutes auteurs et autrices de nos œuvres, qui sont des œuvres dérivées, adaptées des œuvres originales. Elles doivent être considérées à leur juste valeur. Les auteurs, les interprètes, les ingénieurs du son, les directeurs artistiques… Nous travaillons de concert.

Frédéric Gonant – De tradition, dans le secteur audiovisuel, que ce soit pour les traducteurs-adaptateurs ou les auteurs d’audiodescriptions ; il n’existe que très rarement des contrats. Nous travaillons en confiance. La confiance d’hier, avec, entre autres, des commandes en direct, n’est plus du tout la même avec les laboratoires intermédiaires d’aujourd’hui.

Ces intermédiaires exercent des pressions (sous couvert de leurs clients ou de la concurrence…) et la transparence n’est plus au rendez-vous.

Notre travail d’audiodescription est régulièrement revendu sans notre accord et sans contrepartie.

L’arrivée de l’intelligence artificielle dans ce secteur non protégé nous fragilise encore plus.

Rappelons que travailler en ligne, revient à donner tous nos brouillons.

Tatiana Taburno – Les « machines » auxquelles nous donnons nos brouillons apprennent également, via le travail en ligne, notre processus d’écriture. D’ailleurs, dire qu’elles apprennent est un abus de langage. Elles ingurgitent.

La plupart du temps, nos interlocuteurs directs sont les laboratoires, qui sont des intermédiaires, et ils ont leur part à jouer quant aux conditions de travail qui nous sont imposées. Nous souhaiterions une plus grande transparence avec nos interlocuteurs directs, les laboratoires, et indirects, lesproducteurs et distributeurs.

Frédéric Gonant – La fragilité dans laquelle nous nous trouvons et d’autant plus grande qu’aucun organisme de gestion collective (OGC) ne nous prend en charge. Malgré nos demandes légitimes depuis plus de vingt ans, si personne ne remet en doute notre travail d’auteur, aucune OGC ne gère nos droits d’auteur, ce qui nous empêche de protéger nos textes.

Tatiana Taburno – Nous attendons une reconnaissance, une prise en charge… Nous espérons que le dialogue va se rouvrir, au moment où la question de la propriété intellectuelle et de l’autorialité est posée par l’utilisation de l’IAg.

B. A. – Comment avez-vous construit le texte du Pacte ?

Tatiana Taburno – Nous avons écrit une première mouture que nous avons proposée aux différentes organisations (notamment les associations Ataa, Upad, et Les Voixet le Syndicat français des artistes-interprètes (SFA), qui ont contribué au texte final et commun. Ce Pacte est une ligne commune. Un pacte, ce sont des mains qui se serrent. C’est un appel à être entendus, reconnus.

Il s’adresse aux différents acteurs de la chaîne de production, de post-production et de distribution, mais également aux pouvoirs publics (notamment le ministère de la Culture, le CNC et l’Arcom) et aux publics regroupés en associations.

Le Pacte encourage un triple engagement : respecter l’œuvre, respecter les personnes qui ont travaillé pour son accessibilité, respecter les personnes qui sont destinataires de l’œuvre.

B. A. – L’intelligence artificielle menace le sens de vos métiers.

Tatiana Taburno – Si une œuvre est une représentation d’un regard, d’une réalité sociale, culturelle, d’une sensibilité humaine, elle se doit donc d’être adaptée par une réflexion humaine, une ouïe humaine, une voix humaine, une sensibilité humaine. Comment dissocier la sensibilité d’une proposition artistique ? La sensibilité est l’antinomie de l’intelligence artificielle. Il conviendrait de ne pas parler d’intelligence, mais de puissance algorithmique. Comment supposer qu’un amas d’algorithmes, aussi puissant soit-il, puisse remplacer la sensibilité humaine ?

Le discours des tenants de l’IAg prétend que cela va « simplifier et aider » tout le monde. Non, cela va abîmer. Dès maintenant, cela abîme. Brandir à tout va les prouesses de l’IAg est totalement illusoire. Le marché de l’IAg qui se met en place dans notre secteur n’a pas pour but d’améliorer, mais de maximiser en se substituant à la réflexion et à la sensibilité humaines.

Nous ne deviendrions que des auxiliaires de l’IAg et l’idée même de l’autorialité s’effacerait.

Se poserait alors la question des droits d’auteur. Qui signerait un texte produit par l’IAg ? Personne. Par contre, le résultat produit dériverait du pillage du travail d’auteurs et d’autrices.

Nous le constatons depuis plus longtemps dans le domaine de la traduction où l’IAg s’est rapidement développée : le résultat est mauvais, très mauvais. Cela fonctionne si on se contente de faire du flux de mauvaise qualité (plus de volume, plus rapidement, à moindre coût), en complète trahison des œuvres.

En tant qu’auteurs, autrices et interprètes, nous cherchons à rendre accessible une œuvre en la respectant. On en revient toujours à cette même question : la quantité à tout prix contre la qualité. Dans le cas d’une adaptation par IAg, l’écart de qualité se transforme en gouffre.

Frédéric Gonant – L’IAg est programmée pour traiter des données d’une manière prédéfinie. C’est un outil. Elle peut servir, nourrir les auteurs, les artistes et non les suppléer.

En audiodescription, l’auteur fait le choix de ce qu’il décrit avec des priorités de description. Ces choix viennent d’une analyse, d’une compréhension du message visuel voulu par le réalisateur. S’il existe un détail dans l’image qui fera référence et sera signifiant par la suite, l’auteur choisira de l’introduire subtilement dans sa description. L’IA ne sera pas à même de reconnaître cet implicite, elle mettra tout sur le même plan.

Tatiana Taburno – On entend régulièrement : « Si c’est si mauvais, les gens s’en rendront compte et refuseront. » Difficile de refuser quelque chose qui est déjà là, inscrit dans une offre culturelle. En grandissant avec l’IAg, les plus jeunes seront-ils en mesure de se rendre compte de ce qui a été perdu ? Une fois que le marché existe et qu’il rapporte, il s’installe. Et la logiquede marché est bien plus rapide que la logique juridique et sociale.

Le discours de l’IAg promet de fournir le même produit pour un coût moindre. Or, ce ne serait pas le même produit. C’est un mirage. Et ce soi-disant « moindre coût » ne peut durer qu’un temps, c’est une vision court-termiste au possible.

Frédéric Gonant – Nous ne connaissons pas précisément le coût de l’IAg. En revanche, nous connaissons celui de l’audiodescription. Cela correspond en moyenne à 0,087 % du budget d’un film. Qu’allons-nous mettre en danger d’un côté, et qu’est-ce que cela va nous rapporter en contrepartie ? Voilà la question que pourraient se poser les commanditaires.

B. A. – Le Pacte a vocation à rallier producteurs et distributeurs.

Tatiana Taburno – Une fois le Pacte validé par tous les signataires, nous le proposerons aux groupements de producteurs, de distributeurs, aux autres membres de la chaîne, y compris aux instances publiques et aux associations regroupant les différents publics.

Frédéric Gonant – Le Pacte est un engagement, autant pour les commanditaires que pour tous les acteurs concernés. Nous sommes dans la responsabilité de chacun pour ce que sera le monde de demain, qui commence aujourd’hui. Nous espérons un soutien de l’Arcom et du CNC.

Dans le Pacte, nous évoquons l’exception culturelle française. Les acteurs des filières concernées des autres pays bougent aussi, mais nous sommes convaincus que la France a un rôle particulier à jouer.

Tatiana Taburno – L’IAg se développe notamment par le biais du pillage et de la violation de la propriété intellectuelle. Or il y a des règles : on ne vole pas la voix des personnes, ni les visages, ni l’écriture, on ne vole pas les mots. Dans le cas des interprètes, ils cèdent leur voix dans un cadre délimité : un texte précis, un personnage précis, un cadre d’utilisation précis. Pas pour que la voix, qui est de l’ordre de l’intime, du privé, soit extraite et réemployée sans accord préalable. Il en va de même pour le travail d’auteur.

L’idée n’est pas d’être vent debout contre l’IA, mais de prévenir le public de ce qui est proposé à sa consommation. Si des outils sont développés par l’IA, ils doivent rester à leur place d’outils. Nous ne devons pas être relégués à la fonction d’auxiliaire de ces outils. C’est en cela que nous demandons un encadrement qui en appelle à la responsabilité de chacun.

Portrait photo Frédéric Gonant. Crédit : Agence Cute, photographe Pierre Nicou.

Portrait photo de Tatiana Taburno. Crédit : Antonio Cinefra.

Cet entretien a été publié dans le « Bulletin des Auteurs » n° 160, en Janvier 2025.