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Musique & Créations II – Les Journées de la Musique contemporaine à Mulhouse – Un entretien avec Pierre Thilloy, compositeur, représentant du groupement « Musiques contemporaines ».

Bulletin des Auteurs – Les Journées de la Musique contemporaine à Mulhouse ont été une vraie réussite.

Pierre Thilloy – Nous avons tout intérêt à organiser des événements qui soient récurrents et très professionnels. Notre organisation doit être irréprochable au regard de l’extérieur. La qualité artistique et le niveau intellectuel doivent être là, mais l’écrin doit être à la hauteur de la valeur que nous voulons donner à l’événement.

Nous avons porté une très grande attention au cadre de ces journées des 28 et 29 novembre 2024 à Mulhouse, en termes de lieu comme de cohérence entre le projet et le propos, d’harmonie entre les membres de notre syndicat et les personnes invitées, professeurs d’université, étudiants, représentants d’institutions ou les participants suisses et allemands.

B. A. – Plusieurs tables rondes se sont déroulées.

P. Th. – Le sujet central était la relation « sensible » entre le compositeur et l’auteur. En tant que syndicat, nous nous battons pour défendre nos droits et ce qu’ils représentent. Ce qui est bizarre, c’est que nous n’osons pas toucher à nos propres tabous. Puisque nous sommes un syndicat pluridisciplinaire, il me semble très important que nous nous interrogions sur le potentiel de cette pluridisciplinarité, que nous regardions quels sont les sujets communs, et que nous questionnions ce tabou (qui n’est probablement pas le seul !) que nous n’évoquons même jamais, à savoir la relation ultra complexe entre le compositeur et l’auteur, avec, en tierce partie, qui pourrait être médiatrice, l’éditeur et éventuellement les OGC, susceptibles de proposer une clef de répartition de départ, une évaluation à partir de laquelle nous pourrions débattre et obtenir un « gré à gré » apaisé.

Aujourd’hui le constat est quelque peu alarmant : le dialogue entre auteurs et compositeurs est brisé. À l’instar de Wagner voici bien longtemps, les compositeurs se mettent à écrire leurs propres livrets ou composent sur la base de textes du domaine public pour éviter d’avoir à affronter cette question sensible de la clef de répartition. Sans compter que de nombreux compositeurs se heurtent à un écueil commercial face aux agents littéraires des auteurs, qui évaluent mal le travail de la composition.

Nous ne faisons plus grand chose pour que se perpétue l’émulation entre auteurs et compositeurs, que nous admirons tant et qui fonctionnait au XIXe siècle ou dans la première partie du XXe siècle, où toutes les disciplines se croisaient et produisaient ensemble. L’intervention, purement commerciale, de l’agent littéraire, éteint toute flamme artistique, tout enthousiasme pour une création commune. Ce n’est plus la passion qui gouverne.

B. A. – Des avancées ont-elles pu être actées lors de ces journées à propos d’une grille de répartition « acceptée » et « acceptable » ?

P. Th. – Ce sujet, que nous n’avons jamais traité, s’avère très complexe et porteur de multiples questions sous-jacentes. Nous nous sommes rendus compte que plus nous avancions dans nos discussions, plus nous rencontrions de contradictions. Le public, qui était vivement intéressé, n’imaginait pas que cette question puisse soulever autant de pensées contradictoires. Ces journées nous ont permis de mieux prendre conscience de la complexité du sujet, qui est juridique et professionnel. Nous avons pu cerner et définir le point de départ d’une charte, qui est loin d’être écrite, mais qui est désormais ouverte. Nous allons travailler sur les points techniques et solliciter les organisations professionnelles de la musique, la Fondation Sacem, le CNM et tous les interlocuteurs pour qui cet aspect revêt une importance ou un intérêt. Il est à noter que cette problématique de la répartition entre la musique et le texte concerne également d’autres secteurs de la création, comme par exemple la Bande dessinée, ou l’image animée.

B. A. – Ou la gastronomie…

P. Th. – Nous sommes partis de l’idée que, quelles que soient les difficultés rencontrées lors des débats, nous devions tous repartir très heureux de ces rencontres. Nous avons en effet choisi le vecteur de la gastronomie, parce que tout sujet sensible et complexe peut se résoudre autour d’une bonne table dès que les convives sont intelligents et apprécient ce qu’ils dégustent. La table nous réunit tous. Nous avons par ailleurs voulu faire un clin d’œil à la pièce de théâtre « Le Boxeur et la Violoniste », dont une célèbre revue musicale de l’époque avait refusé de parler, mais qui avait été défendue par le journal « L’Équipe ». Si nous communiquons par la presse spécialisée, qui va nous lire sinon nous-mêmes ? C’est pourquoi nous avons communiqué dans une revue gastronomique, connue dans le Grand Est et en Suisse comme en Allemagne, « Food and Good ». Nous avons d’autre part invité des étudiants à participer à ces journées. Ce sont des publics inattendus pour un syndicat. Nous voulions attirer les gens et non les rebuter par des thématiques qui auraient été présentées de manière trop abstraite.

Nous avons fort bien mangé au long de la manifestation, qui a coïncidé avec le moment très festif du marché de Noël de Mulhouse. Notre dîner de clôture s’est déroulé dans un restaurant réputé de Mulhouse, où le chef étoilé a joué le jeu de nos journées professionnelles : nous avons établi ensemble un menu, dont il a accepté de nous livrer les recettes, que nous avons soumises à des auteurs librettistes, puis à des compositeurs, qui, sur ces textes, en prose ou de poésie, ont écrit des musiques. Au cours du dîner, en alternance nous avons entendu en textes et musiques ce que nous allions manger et boire, ou nous avons mangé et bu ce que nous avions entendu. Par respect pour le personnel du restaurant comme pour les auteurs et compositeurs mais aussi les interprètes, le service bien sûr était suspendu quand textes et musiques s’écoutaient. Nous avions ainsi quatre contributions, la recette, le vin, le livret, la musique, chacune devenant un potentiel ayant droit de l’œuvre finale. L’idée était de dédramatiser s’il y avait eu lieu de le faire, et d’ouvrir le débat en l’appliquant à un cas de figure inédit. Nous avons ainsi démontré que toutes les disciplines sont concernées.

B. A. – Les étudiants étaient présents.

P. Th. – Avec les étudiants de la Faculté des Lettres, Langues et Sciences Humaines de l’Université de Haute-Alsace à Mulhouse et la formation Gepsac (Gestion de Projets et Structures Artistiques et Culturels) et le Laboratoire ILLE – UR 4363 (Institut de recherche en langues & littératures européennes), nous avons travaillé à la préparation de ces journées depuis la rentrée d’octobre. Je me suis attaché à présenter dans mes cours à ces futurs administrateurs de projets ou de structures culturelles ce qu’est le droit d’auteur, à leur parler du Snac, à souligner sa pluridisciplinarité, à rendre concret et sensible tout simplement le droit d’auteur. Notre rôle est de les alerter sur la nécessité de défendre le droit d’auteur, car il s’agit d’un patrimoine, dont la préservation et la promotion ressortiront à leur mission. Ils étaient à pied d’œuvre dès 7 h 30 le matin du 28 novembre, très motivés et engagés. Ils ont enregistré tous les débats et sont en train de procéder au montage. Grâce à eux nous disposerons aussi de la teneur des débats par écrit. Ils ont été passionnés par la manière dont ces deux journées se sont déroulées. Cent à cent cinquante étudiants et lycéens en horaires spécialisés Philosophie, Théâtre et Musiques ont assisté à la matinée du jeudi 28, venant de disciplines et d’établissements variés. Des professeurs et des universitaires de Mulhouse, Toulouse, Freiburg, Zurich ou Bâle, des professionnelles du secteur musical ou du milieu culturel, le président des auteurs et autrices de Suisse, étaient présents. Ils ont pu écouter Denis Levaillant retracer l’histoire et préciser la notion de droit d’auteur.

Un concert a été donné sur le site que nous occupions (le grand salon Koechlin de la célèbre Société Industrielle de Mulhouse), où chaque morceau interprété soulevait une problématique du droit d’auteur et de la relation entre plusieurs auteurs, un compositeur, un arrangeur, un librettiste, etc.

B. A. – Quelles sont les perspectives à la suite de ces journées ?

P. Th. – Une commission de travail à laquelle participeront compositeurs et auteurs va continuer de réfléchir sur la lancée de ces journées. D’ici une année nous pourrions être en mesure de proposer un livre blanc et une clef de répartition « acceptée » et « acceptable ». De manière un peu caricaturale, et je m’en excuse, l’écriture d’un livret en une semaine ou même un mois et la composition d’une partition en un, deux ou trois ans ne peuvent donner lieu à une répartition à 50/ 50. La notion de temps de travail doit être prise en compte.

Les troisièmes journées, grâce au soutien renouvelé de la Société des Éditeurs et Auteurs de Musique (SEAM), pourront être organisées l’année prochaine. Probablement à Paris, ce qui mettrait en place une alternance entre Paris et les Régions, à moins que nous décidions de créer un événement récurrent à Mulhouse pour pouvoir bénéficier du travail engagé, cela autour d’un rendez-vous identifiable (comme les rencontres d’Angoulême autour de la BD), ce que plusieurs collègues ont mis en avant dans leur retour de cette manifestation.

Il est à noter que le modèle de ces journées est susceptible d’inspirer des institutions, telle la Société Industrielle de Mulhouse (SIM), qui nous accueillait dans ses magnifiques locaux, et aimerait travailler sur la transformation du discours technique, scientifique et intellectuel en un événement qui s’ouvre et qui attire le public.

Pour conclure, nous avons envie que le Snac soit réputé pour être entreprenant et novateur, que ses manifestations soient réjouissantes et vivantes tout en étant de très haute qualité, cela dans une époque qui ne l’est guère.

Affiche des Journées de Mulhouse. Crédit : Céleste MARTIN © 2024 pour l’illustration. (envoyée à part)

Cet entretien a été publié dans le « Bulletin des Auteurs » n° 160, en Janvier 2025.